jeudi 8 août 2013

Moderat - II


Avec Moderat, faire de la musique n'a rien d'une partie de plaisir. C'est précisément sur la base de ces divergences que, un peu paradoxalement, le projet persiste et prouve son bien-fondé. La réunion de ces pionniers de la scène électro berlinoise oppose frontalement deux conceptions de la « berliner touch ». Depuis son superbe Walls (2007) jusqu'au tout récent Krieg Und Frieden (2013), Sascha Ring déploie une electronica pop parfois tourmentée mais d'une limpidité saisissante. De leur côté, Gernot Bronsert et Sebastian Szary (Modeselktor) sont plus adeptes de grosses basses, d'ambiances froides et entêtées. Difficile dès lors de trouver une ligne directrice permettant à ces deux mouvances de converger vers la splendeur. Son prédécesseur y parvenait, à l'avantage de la motion selektorienne. Ici, Ring prend du galon, se montre plus volontariste et décidé à faire entendre sa voix. Sa présence accrue sur le plan vocal distille une lumière aérienne sur des beats compressés et cliniques (Gita). Même les boucles les plus rêches en apparence contiennent une touche scintillante qui les extirpe de la noirceur totale (Therapy). Si ce deuxième album est moins vif et éclatant que son prédécesseur – nul mastodonte sonore de la trempe de A New Error à recenser - il gagne en dextérité, capable d' envolées atmosphériques nappées (Milk). Ce ne fut pas de tout repos, mais Moderat a trouvé un peu de paix intérieure.

8/10

(Monkeytown Records/La Baleine)


jeudi 20 juin 2013

Sigur Rós - Kveikur




A chaque apparition, son frisson. Sur l'illustration de Valtari (2012), ce bateau fantomatique, au beau milieu d'un no man's land crépusculaire, annonçait l'apaisement d'une musique pourtant conçue dans la douleur. Sigur Rós a évité l'implosion de justesse pendant l’enregistrement. A peine un an plus tard, les voilà prêts à en découdre. A nouveau. Le navire n'a pas sombré malgré le départ de Kjartan Sveinsson. Au contraire, il a tracé sa route vers là où personne n'avait pu anticiper pareille destinée. Car là où leur sixième effort surprenait par une continuelle accalmie qui n'aurait pas fait bouger les océans, Kveikur détonne par son ampleur considérable. En un laps de temps réduit, Jónsi et les siens font voler en éclat toute la pesanteur atmosphérique de leur palmarès discographique, pour mieux la sublimer. La chevauchée sonore entreprise ici atteint désormais un chaos enfoui, entre les frémissements des plaques tectoniques et les splendeurs souterraines. L'instrumentale Var et sa voluptueuse mélodie au piano offre, en toute fin d'album, le seul moment de répit d'une ébouriffante épopée où les explosions fulminent. Comme cet étrange vapeur qui flotte suite aux moments d'euphorie. Brennistein et ses puissantes guitares en acier font trembler les sens, contrées et renforcées par une ligne de cuivres en apnée. L'album poursuit de manière inespérée le cataclysme entamé avec Agaetis Byrjun (2000), album dont chaque seconde érigeait une cité en devenir. Dans sa course galopante truffée de beats terrassants, Yfirborð redonne au trio ses attributs de pionniers. On retrouve une plénitude sonique qui leur est propre sur la rayonnante Isjaki, ainsi que ces ambitions architecturales dans lesquelles ils excellaient tant. Tant à retenir de cette frénésie d'envolées, à commencer par la cohésion et la force centrifuge d'une œuvre construite d'une poignée de fer. Sur l'un des sommets de l'album, le bain de sang provoqué par cette armada de guitares électrifiées débouche sur une splendeur inédite (Kveikur). Elles s'entrechoquent, se dévorent jusqu'à atteindre une magnificence née de l'impact (Rafstraumur). Grâce aux prouesses vocales de Jónsi et à une production remarquable, l'atmosphère n'est jamais suffocante. Notons le phénoménal apport de Orri Páll Dýrason à la batterie, après avoir été quasiment contraint au mutisme sur Valtari. Quel bonheur de voir les Islandais repartir en cavale, le feu aux trousses, et signer leur plus bel album depuis fort bien longtemps. 

9/10


(Naïve/XLRecordings)

mardi 11 juin 2013

Laura Mvula - Sing to the Moon


Il fallait la voir en mars dernier, accompagnée de quatre musiciens en totale harmonie, hypnotiser la scène du Carmen telle une déesse noire aux pleins pouvoirs. Pour sa toute première performance live en France, Laura Mvula n'a pas eu de mal à confirmer la pluie de dythirambes dont elle fait l'objet outre-Manche. La comparer à Nina Simone, n'est pas forcément lui rendre service, mais soit. Diplômée du conservatoire en Angleterre, Mvula s'est essayée à l'enseignement avant de prendre conscience, en tant que réceptionniste à Birmingham, que son destin était ailleurs. Car ce Sing To The Moon, première œuvre kaléïdoscopique de cette Britannique de 26 ans, sonne comme une implacable démonstration du talent multiforme de son auteure. Marquée par les monstres sacrés du jazz et de la soul comme Miles Davis et Nina Simone, l'artiste évite pourtant la récitation académique en offrant une œuvre soul éminemment personnelle, portée par une fraîcheur et une liberté assez frappantes. Le single Green Garden contient toute la superbe de Mvula : une voix vénéneuse et magistrale, une signature rythmique addictive à base de clap clap  à contre-temps. L'album enfile les perles de composition dont la grande réussite se trouve dans la singularité des orchestrations, dans ce travail collégial en symbiose. C'est d'ailleurs dans la richesse instrumentale que tout prend sens, quand la discrète contrebasse accompagne ces notes cotonneuses au xylophone, le tout magnifié par des cordes de jouvence (Sing To The Moon, Like The Morning Dew, Is There Anybody Out There?). Laura Mvula, radieuse toujours, jamais prétentieuse, rejoint le groupe de ces petits génies modernes (James Blake, Janelle Monáe, The xx) qui n'ont guère besoin que d'un premier album pour assurer leur postérité. Déjà grande, bientôt immense.

8.5/10 

 
(Arista/Sony Music)

jeudi 23 mai 2013

Implodes - Recurring Dream


Faut-il se munir d'un manuel d'onirologie et se farcir l’œuvre intégrale de Freud pour aborder ce Recurring Dream ? Aucunement. Connaître la signification d'un rêve qui se répète ne le rendra pas moins obsessionnel. En revanche, il est fort à parier que celui offert ici par les membres d'Implodes sera source de monomanie aigüe. Très franchement, on n'imaginait pas les Américains capables d'un tel happening onirique. Au temps de leur premier album, le croisement entre post-rock brumeux et shoegaze parcimonieux constituait déjà une belle marque de fabrique. Black Heart (2011) ressuscitait le spectre de My Bloody Valentine (le titre Experiental Report était un clin d’œil appuyé à Sometimes). Les Irlandais ayant depuis donné un magnifique signe de vie, il était temps pour Implodes de prendre un envol encore plus éclatant. C'est chose faite avec ce retentissant deuxième album qui, bien que fidèle à la trajectoire amorcée par son aîné, fait un sacré bond en avant entre deux foulées sur les satellites. Le groupe de Chicago fait tout un peu mieux qu'avant : plus ample, plus focalisé et volumineux, et résolument plus beau. A gros coups de réverbe limée dans un flot discontinu de riffs saturés, les guitares s'entremêlent, se brûlent le manche et laissent une image de torture en tête (You Wouldn't Know It). Ce sont précisément ces entre-chocs sonores rompus jusqu'au désespoir (Necronomics) ou préférant la voie de la conquête sonique (Scattered In The Wind, très Pink Floyd dans l'âme) qui insufflent l'impact qui manquait alors à la formation pour briller. La cohésion de ces onze épopées sombres mais jamais noires est assurée par un remarquable effort porté aux ambiances et les empreintes vocales de Matt Jencik et Emily Elhaj (dont l'écrin n'est pas sans rappeler celui de Victoria Legrand de Beach House sur Sleepyheads). Et lorsque l'atmosphère se fait trop oppressante, quand l'implosion semble inévitable, Implodes reprend le large avec des choeurs insaisissables hissés très haut par une guitare scintillante (Prisms And The Nature Of Light). Par sa puissance, son énergie et sa beauté - il suffit d'écouter l'exceptionnelle Ex Mass pour s'en convaincre -, Implodes fait durer le rêve bien après le redouté moment du réveil. 

8/10 

(Kranky-Differ-Ant)



vendredi 17 mai 2013

Cheri Cheri Jaguar @ Le Tigre (7/05/2013)

Un single prévu début juin, un premier EP bouclé et des labels à démarcher. Les Parisiens de Cheri Cheri Jaguar (le bassiste du groupe est un ami) débutent mais l'épreuve du live a déjà été passée avec brio.


Fraîchement débarqué de New York, parti enregistrer le tout premier EP avec les autres Cheri Cheri Jaguar, au Strange Weather Studio, Alex, le bassiste du groupe semble satisfait mais prévient : "On n'a pas prévu de faire des concerts". Malaise. Deux mois plus tard, le groupe se produit pour la toute première fois sur la scène du Tigre Club, à Paris. Le contraire aurait surpris et déçu, tant les titres destinés à sonner "comme dans une cathédrale, mais sous l'eau", semblent taillés pour l'expérience live. Bruts, saillants et passionnés. 

Passionnés, à l'évidence. Un baptême scénique reste souvent délicat à anticiper. Ce gouffre qui sépare l'inconnu de l'instant peut se révéler excitant ou  tout aussi bien paralysant. Autant ne pas tenter de tout contrôler et de s'employer comme s'il n'y aura pas de prochaine fois, car rien ne se passera comme voulu. Les quatre membres de Cheri Cheri Jaguar avaient-ils envisagé de remonter sur scène pour un rappel chaudement réclamé par le public ? Non. Se partager une bouteille d'eau à quatre sous une chaleur étouffante ou omettre de donner le nom de leur groupe durant le concert font aussi parti des aléas d'un soir.

Ce sont ses bribes d'impromptu qui font aussi le charme de ce premier live qui en appellent d'autres. Pendant près de 45 minutes, Sacha (voix), Malik (batterie), Arthur (guitare) et Alex (basse) délivrent un set calibré, sans temps mort. Leurs compositions new wave/shoegaze/rock résolument anglophiles brillent par leur immédiateté et leur fougue. Mais le stress est palpable, d'entrée : la cadence rythmique de RIP en ouverture est hasardeuse et le titre expédié, ne laissant ni le temps ni l'opportunité de l'apprécier. Les bases sont néanmoins solides et font mouche sur la plupart des morceaux : des riffs de guitare bien pensés et étincelants, une belle osmose entre la batterie et la basse... Et toujours, ces titres percutants, sans fioriture ni posture à l'image de l'imparable Walk/Don't Walk au chant fiévrieux et rageux et sa superbe architecture sonore. On sent cette volonté de défaire les morceaux de leur cadre spatio-temporel, pour s'élever et frapper longtemps après leur exécution. On pense alors aux divines escapades de New Order et, plus récemment, de DIIV - d'importantes références dans l'ADN de Cheri Cheri Jaguar. 


En revanche, on n'aurait pas penser à retrouver un gros tube de la pop des 90's revisité à la sauce rock. Le groupe l'a fait pour nous et déballe Wannabe des Spice Girls. Hommage ? Clin d’œil crypto-post-ironico-moderne ? D'abord surprise, l'audience s'emballe au rythme de cette surprenante reprise, très lointaine de l'originale. Pourquoi pas.

Difficile également de rester indifférent face à la performance offerte par Sacha. Hypnotique et ténébreux, le chant de la caution féminine du groupe frappe par sa singularité, sa profondeur. Et sa férocité digne d'une PJ Harvey, période Rid of Me (1993). A à peine 20 ans, c'est assez couillu et impressionnant. L'interprétation est très en-dedans, habitée voire en état de transe par moments. Une attitude qui tranche avec la réserve affichée entre les morceaux. Il n'y aura pas eu de discours, de blagues, de déclaration d'amour pour les Modern Talking. Mais une honnêteté salutaire et une bravoure à faire valoir leur musique. C'est déjà beaucoup. 


Site : http://www.chericherijaguar.com/
Fanpage : https://www.facebook.com/chericherijaguar

-> DJ set le 26/06 au Sans Souci. 

lundi 15 avril 2013

Girls mérite-t-elle une saison 3 ?

Girls raconte le quotidien de quatre adulescentes vivant dans le quartier de Brooklyn à New York. Le synopsis tient sur un post-it. Entre butinements amoureux, soif d'indépendance et désillusions professionnelles, Hannah, Marnie, Jessa et Shoshanna tentent de trouver leur place dans un environnement fait de petits tracas et de grandes désillusions. Sur un ton résolument girly-trashy, la saison 1 a su convaincre par sa justesse et sa fraîcheur. Mais la deuxième saison, dont HBO a diffusé le dernier épisode le 17 mars dernier, a laissé place au doute. Co-produite par Lena Dunham et Judd Apatow, la série est devenue sinistre et parfois consternante. Stop ? Encore ? On sait pas trop ? (attention SPOILERS).


Coup de théâtre : quelques semaines seulement après la fin de la saison 2, on apprenait que le Christopher Abbott, alias Charlie aka la caution sexy boy de Girls, claquait la porte de la série. L'information a été rapportée par le New York Post. Rien à voir avec un cachet pas assez juteux ou des projets plus intéressants ailleurs, mais un gros différend avec Lena Dunham quant à la tournure prise par la série. On comprend alors mieux pourquoi la réalisatrice et HBO se sont bien gardés de communiquer sur la nouvelle. En revanche, la chaîne n'a pas tarder à se féliciter de l'arrivée de Richard E. Grant (acteur dans Doctor Who) au casting du show dans la prochaine saison. Okay. Au-delà du plan com assez foireux, c'est bel et bien la raison invoquée par Abbott qui a marqué les fans. Il est assez rare qu'un protagoniste décide de claquer la porte d'une série pour des raisons de fond. D'autant plus que Charlie prenait une place prépondérante dans l'intrigue au cours de la saison : directeur de l'entreprise Forbid qu'il a lui-même créée, rabibochage avec Marnie en fin de saison et surtout cote de popularité en nette ascension.

Il sera curieux de suivre la façon dont Dunham va gérer ce nouveau plot. Car après une remarquable saison 1, la petite chérie de la télé US s'est emmêlée les pinceaux avec une saison 2 qui semble avoir été écrite avec une écharde non pas sur la fesse droite d'Hannah mais dans sa tête.


Un script qui tiendrait en un tweet

Il faut avoir un sacré cran pour oser affirmer, dès le pilote de la série, que l'ambition est ni plus ni moins d'être "la voix de sa génération, ou du moins une voix d'une génération". C'est Hannah qui, lancée dans la rédaction d'un livre, l'annonce à ses parents. Ce credo permet surtout à Lena Dunham d'expliquer la genèse de sa série. Pourquoi pas. Après tout, ce qui plaît autant dans Girls, n'est-ce pas ce portrait sans concession d'une jeunesse complètement paumée ? On a cru que Dunham en était capable. Finalement, elle n'a pas les moyens de son ambition. Hannah a beau répéter à longueur d'épisodes qu'elle écrit un livre et que c'est important et que c'est une vraie artiste, les scènes où on la voit réellement plongée dans son projet se compte sur un seul doigt. Constamment rappelée à l'ordre par son éditeur pour un e-book qu'elle est censée rendre au plus tôt, miss Hannah Horvath pleurniche et s'y mettra dès qu'elle aura ingurgité tous les pots de fromage blanc de son frigo, c'est promis. Il est d'ailleurs assez regrettable de voir ainsi l'écriture d'un premier roman utilisée comme simple astuce scénaristique par Dunham, un trip égocentrique et narcissique. Cette obsession pour son bouquin ne sert que d'alibi afin de justifier son don, son âme d'artiste. Et mendier tranquillou 1 100 dollars par mois à ses parents pour vivre décemment à Brooklyn sans se bouger le cul. Dans l'épisode 2x06, Jessa se charge de la faire redescendre sur terre. Gentiment : "Hannah, que tu écrives ou non ce livre ne va rien changer. Ce livre n'a aucune importance. Ca ne changera rien ni pour les gens qui le liront ni pour toi." Le tout en tenant une balayette dans les mains. Dans ta gueule, Hannah Horvath.



Et pour cause. Lena Dunham semble avoir passé autant de temps sur le scénario de cette saison que Hannah sur son manuscrit. Perdant presque autant en réalisme que l'invraisemblable saison 2 de HomelandGirls a pris les contours d'un roman dont les pages s'écriraient au fil de la lecture. Pourquoi terminer la saison une par le mariage inattendu de Jessa et Thomas John si, quatre épisodes plus tard, ce dernier disparaît complètement du show suite à une violente dispute entre les deux tourtereaux ? Certes, la scène est brillamment interprétée par Jemima Kirke et Chris O'Dowd et apporte une tension bienvenue. Il n'en demeure qu'elle sacrifie un personnage clé et intéressant de la série. Tout comme Elijah (Andrew Rannells), dont on perd la trace dès le 2x04. Ou Jessa qui, fidèle à son esprit imprévisible et cavalier, laisse Hannah en plan dans le village paumé de ses parents. Ces personnages réapparaîtront peut-être dans la saison 3. Peut-être qu'on s'en fiche pas mal aussi. Ce qui subsiste, c'est cette impression d'improvisation totale que laisse Dunham entre chaque épisode. Indigne d'une série HBO, connue et reconnue pour la qualité narrative de ses productions (The Wire, Six Feet Under, Les Soprano...). Résultat : une saison 2 non seulement très mal écrite, mais surtout trop, beaucoup trop décousue pour être inoubliable. Tout coule, rien ne marque. Et tout part en vrille.


"Outside the comfort zone, where the magic happens"



Il faut quand même rendre à Lena Dunham ce qui lui appartient : un goût du risque et une approche transgressive trop rares dans les shows TV. L'effet est à double-tranchant, à l'image de "One Man's Trash", l'épisode le plus troublant de la saison. Hannah fait la rencontre d'un homme qui a quasiment le double de son âge et lui a tapé dans l'oeil - un de plus. Jouant un temps l'innocente, elle reconnaît finalement avoir volontairement jeté les déchets du Cafe Grumpy (elle y travaille) (quand ça lui chante) dans les contenairs de ce médecin pour attirer son attention. S'ensuit alors un huit-clos inattendu entre Hannah et Joshua dans l'appartement de ce dernier. Fascination d'Hannah pour ce bienveillant monsieur, léger malaise face à la cocasserie de la situation... L'atmosphère se fait pesante et laisse présager un événement dramatique. Mais non, dans Girls, tout se finit par une bonne partie de jambes en l'air et ce 2x05 ne sera qu'une occasion de plus pour Hannah de se taper un beau mec et rentrer chez elle au petit matin, seule et franchement pathétique. Il est vrai qu'on a tous été tentés au moins une fois dans sa vie de suivre cet(te) inconnu(e) croisé au détour d'une rue ou d'une rame de métro, persuadé que ce coup de foudre instantané n'est pas hasardeux. Au final, on laisse l'opportunité filer et on suit l'itinéraire initialement tracé. Notre héroïne, elle, veut forcer son destin, s'extirper de la zone de confort. Au pire, si ça se termine mal, ça fera toujours de bons paragraphes pour son roman.


Malheureusement pour le spectateur et pour elle, la rencontre ne se termine ni bien, ni mal. Elle ne débouche absolument sur rien. Face à la bienveillance paternaliste de Joshua, Hannah est incapable de ressentir quoi que ce soit, si ce n'est un profond dégoût. Non pas pour avoir couché avec un parfait inconnu, tout juste sorti d'un mariage raté, mais dégoûtée d'elle-même. Dégoûtée de ne prêcher que pour un mode de vie anticonformiste et d'être émerveillée à l'idée d'avoir une grande maison, d'être aimée pour ce qu'elle est par un riche et beau mari. Hannah se lance alors dans un long monologue naïf mais authentique ("I just want to feel it all") où elle réalise enfin sa profonde solitude et vouloir "ce que les autres ont". Et puis ça tourne au fatalement pitoyable. Mention spéciale au couplet "Je suis peut-être trop sensible et intelligente pour ce monde" digne d'un parolier d'Hélène Ségara. Continuons : "Tu vas travailler demain ?", demande-t-elle sur le ton de l'outrance. Quoi, Joshua, tu ne vas pas passer le restant de tes jours avec Hannah et tout quitter pour vivre sur une île ? Pour quelqu'un qui voulait faire de Girls un anti-Sex and the city, c'est franchement merveilleux. Totalement incapable de se remettre en question, Hannah s'agglutine dans une maladroite et fausse introspection psychologisante bien infoutue d'aller de l'avant. Ne ratant jamais une occasion d'exhiber ses formes et ses tatouages (cf la scène où Hannah et Joshua jouent au ping-pong à moitié nus, avant de s'envoyer en l'air bien sûr), Lena Dunham se met bien moins à nu qu'elle ne veut le faire croire. Elle alimente plutôt un malaise abyssal d'impudeur et de gêne chez le spectateur. A ce stade, ça ne s'appelle plus de l'égocentrisme mais du négationnisme de l'altérité. La série n'en ressort pas grandie. C'est le prix à payer lorsqu'on s'appelle Lena Dunham et qu'on décide de faire porter la quasi-intégralité de l'intrigue de sa série sur son gros cul.


Du trash frivole au pathétisme sinistre

Le personnage joué par Lena Dunham est le centre ombilical de la série. Personnalité sans concession, on aime Hannah ou on la déteste. Sans tomber dans le délit de faciès ou la critique moralisatrice, ce n'est pas tant le personnage qui est en cause mais sa propension pathologique à reproduire ses erreurs. Toujours les mêmes. Bien décidée à mettre de la distance avec le taciturne et complexe Adam (excellente performance d'acteur d'Adam Sackler), elle ne peut finalement s'empêcher de se tourner vers lui au moindre blues. La scène finale où on le voit courir torse nu dans la rue (merci Facetime) pour rejoindre sa dulcinée prise de panique n'aurait même pas eu sa place dans un Disney. Alors oui, tout ça est assez humain au final et fait partie de l'apprentissage ici dépeint vers l'âge adulte. Sauf que, Girls est construite sur une cadence bien particulière (moins de 30 minutes par épisode) et pêche par un manque de progression, que ce soit dans l'évolution de ses protagonistes ou dans le rythme même de la narration. Le procédé choisie par Hannah confine au pernicieux : consciente de sa valeur tout autant que ses faiblesses sans pour autant supporter la moindre critique venue d'en face (rappelons la scène de dispute mémorable pendant laquelle Marnie terrasse sa meilleure amie dans le 1x08 ; auquel le 2x03 répond à coups de "You're a bad friend !" lancés en retour par Hannah). D'ailleurs, comment ressentir de la compassion pour quelqu'un qui ne se sent jamais aussi vivant que dans l'auto-flagellation ? Constatons d'ailleurs que dans cette saison 2, personne n'aime vraiment Hannah. 


Mais il y a pire. Ou mieux, ça dépend. S'il y a un personnage auquel on foutrait bien quelques baffes, c'est bien Marnie, jouée par Allison Williams. Censée représenter la jeune fille belle et brillante mais qui manque un peu de chance - ce qu'elle est -, l'évolution du personnage en dit long  sur les choix de la série. Marnie est l'archétype de ces filles réduites à des objets sexuels et qui s'en contentent bien. Là encore, pas question de porter un jugement moral. Mais sa relation avec le pseudo-artiste Booth Jonathan (Jorma Taccone) a de quoi interroger. Lorsqu'il l'oblige à fixer une poupée pendue en plein coït ou, pire encore, quand celui-ci la cloisonne comme un pantin pour tester sa nouvelle trouvaille artistique à base d'écrans projetant des images épileptiques, Marnie ne bronche pas. "You're so fucking talented !", lui dit-elle. Carrément. Le même Booth Jonathan qui lui avoue sans sourciller qu'il la considère comme son faire-valoir, tandis qu'elle voyait en lui bien plus qu'un amant. Elle pense être faite pour une carrière dans la chanson sauf que sa reprise de Kanye West en pleine fête dans les bureaux de Forbid vire à l'humiliation en règle.



Bien sûr, tout cela demeure assez cocasse. Face à ces Girls incapables de discernement, ne trouvant de véritable satisfaction qu'à travers le sexe - Hannah et Marnie cumulent à elles deux pas moins de huit partenaires sexuels différents -, on se demande quand même quelle image de la femme cherche à véhiculer la réalisatrice. Si un homme était aux manettes de Girls, les "génie" servis à toutes les sauces pour qualifier Dunham dans la presse seraient remplacés par "sexiste". Quand Adam sodomise sa nouvelle copine comme un tronc alors qu'elle désapprouve totalement, ça peut sembler choquant. Quand Natalia apparaît dans l'épisode suivant toujours avec Adam, ça devient carrément sinistre. 


Shoshanna, l'ultime star


Mais voilà que tout ce qui vient d'être avancé jusqu'ici pourrait être réduit à néant par la seule et unique Zosia Mamet (la copine lesbienne de Peggy dans Mad Men, c'est elle). De la vierge crédule et coincée qu'elle était, Shoshanna est devenue une femme plus complexe et mature que toutes ses copines réunies. Véritable révélation de la série - les créateurs de Girls avaient initialement envisagé de la cantonner à un rôle secondaire - la pétillante brune apparaît, malgré son côté déjanté, comme le personnage le plus stable. Et le plus abouti. Débitant ses palabres à une vitesse folle, Shosh incarne à la perfection cette fille difficile à cerner mais ô combien attachante, un peu agoraphobe sur les bords ("Everyone's a dumb whore"). En une seule expression faciale, elle rend la scène de chant où Marnie creuse sa propre tombe, hilarante. Le New York Times lui a même consacré un élogieux portrait où l'actrice admet que le rôle qu'elle interprète est aux antipodes de la jeune femme qu'elle est au quotidien. Et si sa relation amoureuse avec Ray (Alex Karpovsky) reste tumultueuse, elle met en scène une Shoshanna imprévisible, en pleine éclosion. Avec beaucoup de justesse, elle n'hésite pas par exemple à lancer à son compagnon qu'il lui fait  autant de peine qu'un "singe enfermé dans sa cage". Qui n'a jamais ressenti de la pitié pour quelqu'un qui l'aime ? 

La grâce présente dans la première saison tenait en grande partie à ces moments où nos héros interagissaient et partageaient leurs expériences. Dans la saison 2, la scène furtive du vide-greniers est la seule réunissant Hannah, Jessa, Marnie et Shoshanna. Saluons l'excellent épisode 4, très collégial, où Hannah invite ses amis à dîner, donnant lieu à de savoureux échanges. La réalisation peut parfois paraître bancale et sans grande inventivité mais Lena Dunham reste une excellente dialoguiste. Girls, série fraîche, laisse quand même un arrière-goût tiédasse en attendant la saison 3. Décevante, donc. Ce qui prouve qu'on l'aime encore un peu.



mercredi 10 avril 2013

Arman Méliès - AM IV


Si son précédent disque portait le doux nom de Casino (2008), c'est bel et bien avec ce nouvel album qu' Arman Méliès joue cartes sur table. Où était-il pendant tout ce temps ? Partout. Il a d'abord assuré la co-production de titres pour le dernier album d'Alain Bashung (Bleu Pétrole, 2008), qui l'avait accompagné le temps d'un duo, Ivres, sur Les Tortures Volontaires (2006). Méliès a ensuite été guitariste et compagnon de scène aux côtés de Julien Doré, compositeur pour Hubert-Félix Thiéfaine pour ensuite reprendre le titre Le Commerce de l'eau de Dominique A. Ces collaborations suffisent à retracer la parenté artistique de l'artiste, Jan Fiévé de son vrai nom. Et pourtant, AM IV désarçonne à plus d'un titre. Dans cette photographie publiée sur son site internet en mai 2012 où il pose aux côtés d'une hache de bûcheron, il fallait y voir un signe de remontrance, une coupure du cordon qui le liait jusqu'ici à ses acolytes de folk mélancolique dont son grandiose Les Tortures Volontaires reste un ardent testament. Est dévoilée dans la foulée la narquoise Mes Chers Amis : Arman Méliès reprend le discours d'investiture de Nicolas Sarkozy scandé en 2007 en y accolant des arpèges tourbillonnants au synthé. Des synthés omniprésents sur tout le disque, au sacrifice d'une guitare plus en sourdine dans les sonorités. Pour la composition, Méliès a récupéré un vieux Yamaha rudimentaire pour ne plus le lâcher. Sa gratte a dû faire salement la gueule. Mais le chant conserve cette saveur mélancolique précieuse qui compose avec des lignes synthétiques élancées très réussies (Pompéi ou Des Vitrines). Sur Silvaplana, longue chevauchée de dix minutes, on est bercés par une langoureuse et poignante mélodie avant que le titre dévie de façon improbable sur une escapade technoïde galopante. Tournant pour l'avenir ou virage momentané ? Si la prise de risque est salutaire, Méliès s'est un peu trop pris au jeu dans cette volonté de renouvellement pour en ressortir vraiment gagnant. Comme sur Rose Poussière ou Dans la Cendrée, hommages trop appuyés à Daho ou Jacno, où il arbore un profil new wave qui ne lui sied pas. Ce qu'il gagne en panache, Arman Méliès y perd en grâce. 

5.5/10

(At(h)ome/Wagram)


jeudi 28 mars 2013

Rhye - Woman


Il y a cette scène, dans Parle avec elle de Pedro Almodóvar (2002), où un aventureux lilliputien s'immisce dans le vagin d'une femme nue, allongée, aux lignes lascives et parfaites. Allégorie en noir et blanc, réminiscence érotique du cinéma muet dans laquelle le réalisateur espagnol nous dit que les voies de l'amour impossible sont tout sauf impénétrables. Une impasse à laquelle l'infirmier Benigno est confronté en chérissant Alicia, danseuse plongée dans un coma. Comment tenir l'âme en vie lorsque le corps ne répond plus ? C'est toute l'ambiguité suggérée ici dans l'illustration de Woman et cette créature recluse en elle-même. Mourante ou subjuguée de plaisir ? Pour Rhye comme chez Almodóvar, les lignes du désir s'esquissent au-delà des identités sexuelles. Et de désir suggestif, il n'est question que de cela dans ce premier album éblouissant de grâce. On ne pourtant sait quasiment rien sur ce duo, basé à Los Angeles, qui réunit le producteur danois Robert Hannibal (membre de Quadron) et le Canadien Mike Milosh. Leur identité fut longtemps un mystère qui a perduré. A commencer par cette voix unique, comparée à Sade, a priori féminine, centre névralgique de l'oeuvre. C'est en fait celle de Mike Milosh qui, au-delà de sa stupéfiante androgynie, hisse son organe par-dessus l'intraçable. Par un minimalisme ténu et une économie de moyens, Rhye matérialise des souvenirs qu'on pensait perdus à jamais. Bénissons le torrent de mélancolie joviale qu'offre un titre comme The Fall – semblable à la Ritournelle de Sébastien Tellier - avant qu'il n'apparaisse dans tous les spots télévisuels. Les vocalises s'envolent au rythme de ce piano lumineux, avant que le saxophone vienne relancer le rêve. La paire assume complètement ce romantisme suave qui irrigue et fomente toutes ses compositions : elle s'en défait d'ailleurs à la guise. 


Si à l'écoute, l'album pèse une plume – l'aisance et la limpidité du geste sont remarquables - son impact est pourtant colossal. De Last Dance à la funk-jazz éclatante de Hunter, Woman est un appel constant à l'étreinte. Cette musique sort d'un souffle. Avec beaucoup de groove et de sensualité, beats, cuivres et choeurs s'entremêlent pour créer un climax soul sans égal (Major Minor Love). Un peu comme si Cocteau Twins embrassait The xx. Le seul étonnement demeure dans l'évident magnétisme d'une oeuvre qui n'appartient à personne et dont il serait fou de se défaire. Ces dix émeraudes brillent aussi par la fièvre fataliste des mots ("We've shed some tears babe, let's shed some blood"). En clair, Woman a tous les contours d'un classique instantané. Mais pour combien de temps ? Après tout, l'acte peut bien durer une éternité. Même entre amants passagers. 

9.5/10

(Mercury/Universal)

mercredi 6 mars 2013

Local Natives @ Trabendo, Paris (5/03/2013)


En se rendant au Trabendo, charmante petite salle-navire calée dans le parc de la Villette, on pense à la Maroquinerie, autre lieu foutraque de Paname. A ce concert mémorable où Local Natives était venu défendre, les crocs limés, les pépites de leur premier album, Gorilla Manor (2010). C'était il y a trois ans. Entre temps, les Américains ont tourné comme des fous et surtout révélé un nouvel effort, Hummingbird (2013), un disque moins offensif que son aîné et surtout, beaucoup moins instinctif. Le concert affiche complet et ce n'est pas volé. La réputation live de ces boyscouts n'est plus à faire. La curiosité, bien qu'imbibée dans la quasi certitude de passer un moment agréable, totale. 

Au même moment, à quelques mètres de là, Björk distille sa foi cosmogonique en arborant des instruments spécialement créés pour son projet Biophilia. Moins de chichis sophistiqués ici puisque guitares, basse, percussions et batterie servent d'arsenal militaire pour faire mener les spectateurs en cavale furibonde. Et c'est largement suffisant. La troupe a beaucoup de moyens pour elle : des tubes à la pelle, une assistance conquise d'avance et un capital sympathie au plus haut. Alignés comme des bâtonnets Findus sur le devant de la scène - à l'exception du batteur -, les Local Natives en  imposent et le message est clair : ils sont là pour se donner entièrement et, si une goutte de sueur de Taylor Rice arriverait sur ton front, toi jeune soldat prostré au premier rang, et bien, considère cette exhalation comme une belle preuve de l'implication du groupe. 

Car oui, l'implication est le mot-dièse parfait pour résumer le succès du concert. Les mecs sont en roue libre. L'ouverture You & I, portée par la voix pastorale de Kelcey Ayer, est magnifique. Pourtant, le constat est on ne peut plus clair : ce sont les titres de leur premier album qui se révèlent les plus convaincants. D'une folle intensité, le swing pyromane de Warning Sign - reprise de Talking Heads - est diablement bon. Grosse montée de jus concentré lorsque le groupe répond : "Hear my voice / Move my hair / Move it around a lot / I don't care what I remember", appuyés par les frétillements de la cymbale de Matt Frazier - excellent. Même embellie sur Airplanes ou Wide Eyes, hymnes parfaitement exécutés.  Et puis, quand Local Natives revient aux nouveaux titres - c'est quand même eux qu'il s'agit de défendre -, on retombe dans des lieux communs assez chiants : Heavy Feet, Bowery... Mention moyen moins. Les réactions de la foule sont d'ailleurs sans équivoque : l'enthousiasme est plus vivace lorsque sont entonnées les fraîches carrosseries de Gorilla Manor. Il y a subitement moins de spontanéité, moins d'énergie sincère qui fait tout le charme de la formation. Le rappel, bien faiblard, est tout de même sauvé par la rayonnante Sun Hands. Intense, généreuse. Rassembleuse, tonique. Local Natives, bel éclat. 

De fait, Hummingbird est un disque trop contenu, trop maîtrisé pour exploser sur scène - Breakers exceptée. Que de lourdeurs sur la pourtant sublime Colombia, qui aurait pu apporter une dose d'émotion bienvenue, mais servie par un son très médiocre, voire insupportable - le niveau des basses, apocalypse dans les tympans. Terminons ce compte-rendu par une fausse note pour garder les meilleures d'entre elles bien frétillantes dans le coeur. 


mardi 5 mars 2013

Ellen Allien - LISm


Petit avertissement avant de se plonger dans l'exercice : prévoir une bonne dose d'abnégation et de patience avant de considérer l'effort de l'écoute comme accompli. Pour son septième disque, trois ans après Dust, la déesse de l'électro n'a pas fait dans le confort ni dans la facilité. Toujours en avance sur la concurrence, Ellen Allien a cependant jeté un oeil au rétroviseur avant de lâcher les freins. Le 7 mars 2011, la Berlinoise signait la bande son du spectacle de danse Drama Per Musica, chorégraphié par Alexandre Roccoli et Séverine Rième au Centre Pompidou de Paris. De longs mois plus tard, elle décide de ressortir les dossiers pour retravailler ses pièces : réduire certains passages pour en créer d'autres à base de guitares, de cordes, le tout produit avec ses acolytes Thomas Muller et Bruno Pronsato. Ainsi naît LISm et ses quarante-cinq minutes d'expérimentations sans concession posées sur... une seule piste. R.I.P le mode shuffle et les albums écoutés à la hache. James Murphy nous avait déjà fait le coup en 2007 avec l'EP portant le nom de la durée de la pièce introductive : 45:33. Le tout à la demande de Nike, qui avait sollicité LCD Soundsystem pour composer une playlist accompagnant les adeptes de la marque lors de leur footing. Courir avec LISm dans les oreilles se révèlera plus hasardeux, tant cette musique d'alien n'a jamais paru aussi anxiogène et les « Falling » scandés lors des dix premières minutes n'appellent pas à garder les pieds sur terre. Réussi et attentif, ce premier mouvement, bercé par une guitare lancinante et légèrement réverbée, appelle à la fuite et à l'accalmie. Puis l'ADN de la maman du label BPitch Control resurgit avec des sonorités plus robotiques et sombres, en passant par une nébuleuse technoïde entêtante. Il n'y a pas de formule ni de code d'entrée pour apprécier LISm à sa juste valeur. Malgré une complexité d'approche évidente, la liberté avec laquelle Allien avance doit servir de précepte à l'interprétation de l'oeuvre. C'est à la fois la force et la limite de ce type de prouesse : laisser discourir ses envies créatrices au risque d'user un langage auto-satisfait et intransmissible. Mais nul besoin d'avoir tout compris pour saluer le génie. 

8/10

mardi 19 février 2013

Doldrums : marasme auditif


A 23 ans à peine, le Canadien Airick Woodhead met un terme à un parcours aussi touffu que chaotique. L'heure du premier album a sonné : Lesser Evil paraît le 25 février (via Souterrain Transmissions) et l'année ne sera pas de trop pour s'en remettre. Eternel enfant qu'il est, le grand ami de Grimes nous embarque dans un périple psych(édél)ique aussi étincelant que délirant. Et personne ne semble en mesure de l'arrêter.




Milo a seulement dix ans mais sa vie l'ennuie déjà beaucoup : « J'ai l'impression que tout ou presque n'est qu'une perte de temps ». Alors, pour conjurer l'errance, lui et son chien Tock franchissent une porte de passage, apparue comme par magie dans sa chambre. Cette passerelle imaginaire le propulse dans des mondes merveilleux, dont les « Doldrums » – « marasmes » en anglais. The Phantom Tollbooth (1961), le roman pour enfants de Norton Juster, est le tunnel rêvé pour introduire l'univers d'Airick Woodhead : « Ce conte décrivait ce que je ressentais à l'époque dans ma vie : l'égarement, l'incompréhension... Je voulais m'en échapper. La musique a été le moyen pour moi d'y parvenir. » Depuis cette lecture, le natif de Toronto a fait du chemin : une brouette de EPs dès 18 ans, inaugurée par l'excellent Empire Sound (2011) jusqu'au truculent Egypt paru l'an dernier, des vidéos et clips arty, mais aussi Spiral Beach, groupe psych-rock monté avec son frère, enterré depuis quelques années. 
« Tout a dû démarré lorsque j'ai crée cette vidéo VHS à mes 19 ans. C'est un collage de plein de vidéos de mon enfance, avec de la musique. Un truc très nostalgique. Godzilla, des films fantasy : je regardais ça chez mes parents. Je pensais à toutes ces choses qui nous absorbent avec les médias, comment ils te forcent à subir cette musique sans que tu ne le veuilles. » 
Premiers tâtonnements, réminiscence de souvenirs, fibre artisane... Pourtant, le Canadien peine à se faire une place. Patience. Woodhead semble s'éparpiller mais surtout ne tient pas en place. Infligeant trois tours d'orbite à la concurrence, son nomadisme créatif est en parfaite adéquation avec son train de vie éreintant, désinvolte et bien agencé. 500 kilomètres séparent Toronto de Montréal, points d'ancrages existentiels de Doldrums. D'un côté, l'imaginaire juvénile, les parents « géniaux »  auxquels il rend encore visite ; de l'autre, l'apprentissage, le passage à l'acte, le carcan des artistes : « On dirait une ville post-industrielle sombre. Toutes ces vieilles usines, toute cette merde. C'est aussi un endroit très transitionnel : les gens s'installent pour une courte durée. Exactement ce qu'il fit en Europe, terre qu'il a arpentée dès ses dix-huit ans après avoir terminé sa scolarité un peu tristement via un examen passé sur Internet en une heure montre en main. De retour à Toronto, il côtoie les lurons de la communauté « Do It Yourself » locale et se prête au jeu : des mini-shows montés sur pièce chez lui ou chez les potes pour pouvoir payer le loyer et aspirer au climax propice à l'inspiration.  Puis vînt l'exil :
« Quitter ma ville natale pour Montréal a sûrement été la meilleure chose que j'ai jamais faite. J'y ai trouvé des personnes sensées, très positives, artistiquement incroyables. Tout le monde devrait pouvoir explorer le monde, passer suffisamment de temps quelque part pour s'en imprégner. Mais avec les artistes qui partent tous en tournée, c'est comme si Montréal avait disparue. »



« PSYCHÉDÉLIQUESCENT »

Malgré la myriade de musiciens ayant émergé de la cité québécoise, Doldrums semble bien seul dans le sillon qu'il occupe : loin des groupes choraux ou des formations post-apocalyptiques pullulant les rangs du label Constellation, sa musique brille bien plus du côté des astres crépusculaires à l'effet hallucinogène dont Dan Snaith (Caribou, Daphni) en serait son plus proche satellite. Mais en tout état de cause, le premier album de Doldrums semble avoir aussi fait escale à Baltimore, entre les routes oniriques de Beach House et les élucubrations joviales de Panda Bear. Enregistré entre l'été 2011 et mai 2012, Lesser Evil est un laboratoire de substances illicites qui, touché par un séisme venu des limbes, imbibe le corps de savoureuses déflagrations chimiques. La qualité des onze titres, virevoltant entre l'apnée spatiale et la noyade solaire, prend racine dans la cohérence d'un arsenal sonore et olfactif taillé et pensé pour le vinyle. - d'où la présence de deux faces :  « Ca donne un flow à la narration. Les tubes au début pour que ça sombre ensuite dans l'ennuyeux ? Surtout pas. Je tenais à ce que les idées soient éparses et diffuses ; l'album s'écoute comme un tout » . Du visuel aux paroles, en passant par les mélodies, tout, absolument tout, convoque le subconscient et les images chez Doldrums. Le disque ne s'apprivoise pas facilement. « Psychédéliquescent », comme qui dirait. Sans crier gare, l'oeil se ferme pour y voir plus clair. Ce fils de musicien a mis un temps scandaleux à se révéler mais l'abnégation a payé. Une tête en bois, ça vous forge l'esprit. Composer des prophéties ne suffit pas : il sait que détenir les meilleures idées du monde n'est que gabegie si elles demeurent tues ou mal formulées. Alors, il s'est imposé un cadre précis, une rigueur et surtout une foi égoïste. Sans autolâtrie.


Car Woodhead s'est longtemps reclus dans son monde,  ne laissant la porte entrouverte pour personne. Lui-même ne croyait pas à ce qu'il faisait. Pire : il se sentait incapable de produire quoi que ce soit de valable. C'est désormais révolu. Les autres y ont cru pour lui. Le label berlinois Souterrain Transmissions – qui signe également CocoRosie, EMA et Crocodiles - a mis la main sur le bonhomme. Un rapide repérage sur Internet où l'artiste avait déjà pris soin de déposer ses travaux, le tour est joué. La mise est belle. Fin 2009, il publie un remix aussi personnel que couillu de Chase The Tear de Portishead, groupe qu'il affectionne et respecte. La formation de Bristol craque : allez hop, la version de Doldrums figurera sur leur 12'' single vinyle en tant que B-Side, sorti le 14 novembre 2011 et dont les fonds sont reversés à Amnesty. XL Recordings mord à l'hameçon et l'invite à enregistrer une partie de son album dans leur studio londonien. Dès lors, plus rien ne sera comme avant. L'élixir qu'est sa voix, quasi androgyne, sonne comme un caprice de gosse voulant repeindre les arcs-en-ciel : 
 « L'album est méditatif, à l'image des sons verticaux de Brian Eno. J'essaie de travailler sur un seul son avant qu'il soit exactement comme je l'ai imaginé. J'ai besoin d'exprimer toutes ces choses qui font partie de moi et de me prouver que j'en suis capable. »  « On me dit souvent que j'ai l'air shooté quand on m'écoute. D'ailleurs, je l'étais. Je ne pratique pas ma voix. Je ne sais pas vraiment chanter. »  


Rappelons-le : Airick Woodhead n'a que 23 ans, mais la façon dont il parvient à confronter ses peurs, liées à la technologie et au délitement du lien commun, et ses souvenirs d'enfance appelle au salut. Lesser Evil ne peut être entendu et compris que via ce prisme : le résultat d'un processus vital, une intériorisation de sa psyché juvénile et une fantastique soif créative au diapason. Egypt, son morceau favori de l'album, l'illustre admirablement. A des années-lumière de ce que prêtent à penser certaines interviews, comme cet étrange entretien mené par Evan Minsker de Pitchfork, où Doldrums s'épanche sur ses relents crypto-scientifiques et son aversion pour les rêves analytiques. 
« Il faut que je t'explique. On a parlé pendant une heure de l'album sauf que le journaliste a oublié d'enregistrer l'interview ! Il m'a rappelé un peu affolé donc j'ai décidé de parler de science-fiction. Comment je vois le monde changer, comment la technologie devient aliénante et folle... ». 
Pas étonnant que le Metropolis de Fritz Lang (1927), dystopie par excellence, ait profondément marqué et inspiré le brunet. Une logorrhée digressive pourtant non permise lors de la petite heure passée à ses côtés. Princier, le type. Sa copine Grimes annule une partie de ses concerts ? « J'en sais rien, ça fait longtemps qu'on ne s'est pas appelés. Je crois qu'elle a fait l'école buissonnière en fait ». Les manifestations estudiantines au Québec l'an passé ? « J'étais en tournée, je n'ai pas suivi de près ». Pas une once d'agressivité dans ses propos, simplement la volonté farouche de n'évoquer que la musique, rien que la musique. Et, tant qu'à faire, la sienne. 

K.O. COMPUTER
Si 2012 a vu Grimes signer l'un des disques les plus acclamés de l'année avec Visions, le mignon Canadien se verrait bien goûter à pareil destin en 2013. Un jour, vivant dans le même appartement montréalais, Airick emprunte le Macbook de sa colocataire pour s'atteler à la gestation de son premier effort. Quand Claire Boucher récupère son bien, il est en miettes. Candide, le malhabile se défend : « Contrairement à ce qui se dit, je ne l'ai pas cassé, il était déjà un peu en ruines ! ». L'artwork de l'album n'est autre que la photo miroir d'un écran cassé. La promiscuité demeure salutaire puisque Grimes composait elle aussi son album à l'époque. Si concentrée, si (é)prise que Doldrums en a profité pour sampler la voix de la belle sur une de ses chansons (Golden Calf) sans lui en dire mot. « Il a, confesse Grimes, été à la fois un amant, un ami, une source d'inspiration, un génie en tous points, et un éternel adolescent ». Déclaration laudatrice d'une admiration partagée puisque Doldrums a posé sa voix sur Colour of Moonlight (Antiochus), titre paru sur Visions (2012). 


Visionnaires, Claire Boucher et Airick Woodhead peuvent se targuer de l'être, en exaltants porteurs de cette « Do It Yourself » culture, à l'instar de sœurs Larson de Prince Rama ou du groupe DD/MM/YYYY. Des amis. 
« Les bandes canadiennes des années 2000 comptent énormément de membres : Arcade Fire, Broken Social Scene... Aujourd'hui, c'est devenu plus romancé, presque fantasmatique. On est dans la logique du « chacun peut exister en tant qu'individu ». C'est un désir complètement égoïste. Mais je ne pense pas que l'égoïsme soit quelque chose de péjoratif ». 
Celui qui s'autoproclame « Michael Jackson de la culture musicale DIY » - de l'aveu de Grimes – trouve ici un moyen d'émancipation inédit, un espace à ses idées foutraques, digne d'un héros d'un film de Michel Gondry. A l'instar du cinéaste, Doldrums met en lumière des personnages – prenant la forme de couplets, de paroles, peu importe – inadaptés et indomptables face à un environnement chaotique, déroutant. Irréversible ? 
« Mon album pourrait être l'allégorie d'un enfant qui se pose des questions dans un monde bouleversé et dérangé, contre lequel personne ne peut rien. Il est innocent, pas du tout déprimé ou quoi. Mais perdu, déboussolé, pour sûr. » 

Donnant l'air d'être constamment sur son cumulus, le jeune homme fuit du regard quand on l'écoute, assis sur un fauteuil  trop étroit pour ses fugues oniriques. Sur un titre sorti des astéroïdes (Lost In Everyone), Airick imagine déjà l'après, dans un déconstructivisme théorique et rythmique remarquable mais non moins inquiétant.
« Le morceau sonne malade, très dérangeant. Les paroles reprennent l'idée louée par les publicités pour téléphones portables du style : « Vous ne serez plus jamais seul désormais ». C'est terrifiant ! Cette chanson résulte des aspects négatifs de cette supposée interconnexion. Personnellement, je n'ai pas de portable car soit je les casse, soit je les perds... ». 
Quelques minutes plus tard, la touillette qu'il triturait depuis de longues minutes se casse dans ses doigts. « Je t'avais prévenu », dit-il avec les yeux. Au fond, peu importe si le disque rencontre le succès escompté. Edifier un héritage est déjà tant.
« Je vis constamment dans la peur, pas plus ni moins qu'avant l'album ». Et les concerts, même pas peur ? « J'adore le live, vraiment. J'aime visiter les villes dans lesquelles je joue. On est tous férus d'histoire dans le groupe. L'autre soir on était sur une péniche devant une centaine de personnes à Lyon, c'était beau. Mais rien de tout ça ne me rend anxieux. Le whisky fait des miracles ». 
Notre Milo moderne tente vaillamment de retrouver cet état de l'enfance où tout paraît nouveau, innocent et source d'émerveillement. C'est exactement la sensation que laisse Lesser Evil. Un poil naïf, parfois bordélique. Face à l'éclosion d'un jeune homme promis à un parcours durable et dont la fascination n'a d'égale que l'authenticité de sa démarche, c'est vraiment un moindre mal.  


-> Lesser Evil : sortie le 25/02 via Souterrain Transmissions

mercredi 30 janvier 2013

Mountains - Centralia



Si Centralia s'affiche de prime abord comme un album d'ambiance qui saura satisfaire les convenances les plus douces, il demeure périlleux d'en retirer quoi que ce soit de purement matériel, d'y poser des réflexions solides et établies. A base de longues nappes indomptables et de soyeux instruments choyés avec délectation, le duo Koen Holtkamp et Brendon Anderegg manque de rugosité, non de fraîcheur ni de délicatesse, mais bien de lave ardente. L'image qui vient à l'esprit est celle d'une ville moderne en construction, comme si, en slow motion, des tenaces charpentiers s'avançaient pour déposer une pierre sur un édifice. Lentement. L'album met d'ailleurs un temps fou à démarrer. L'attente de l'explosion magique dont sont imprégnés tous les disques de post rock ambiant n'arrive jamais. C'est bien plus subtil que ça. Car la grande force du disque est d'avoir l'air de ne jamais y toucher : il y a ici une précision et une attention dans le mouvement de composition assez remarquables, transformant l'acoustique en brindille électrique et l'électronique en fil d'ariane cosmique. Ce souci de construction est central chez Mountains et irrigue mirifiquement les pièces centrales du disque : Propeller, soit vingt minutes de sons bidouillés, déchirés, transformés, et la conclusive Living Lens, sublime. Alors bien sûr ces ouvriers du bâtiment pavanent dans les rues mais personne ne s'arrête pour connaître la finalité de leur travail. L'intérêt est souvent porté au résultat final, rarement au processus, d'où cette volonté de voir puis de toucher, qui rendrait nos existences plus réelles. Quand est-ce qu'une chanson débute et comment la terminer ? Mountains rend l'équation insolvable, car le regard porté sur ces créations musicales évolue, au fil du temps, et se juxtaposent comme les pièces d'un puzzle. Minutieuse leçon d'architecture en musique. 

7.5/10

(Differ-Ant, 2013)