vendredi 19 décembre 2014

Album de l'année : Dean Blunt - Black Metal

Il aura donc fallu attendre le tout dernier moment pour voir 2014 marquée par le sceau de la grandeur. Découvert au détour d'un tweet le samedi 13 décembre, Black Metal s'est imposé, dès la première rencontre, comme un évident disque fort. Au bout de la cinquantième, je lui ai déclaré ma flamme et consacré meilleur album de l'année. Un choix discutable, peut-être, mais combien de fois par an a-t-on le privilège de mettre la main sur une oeuvre unique, sans compromis et insaisissable ? Nous n'étions pas prêts.



Il est crucial de peser ses mots quand vous faites face à une musique qui n'a ni poids, ni mesure ou quelque consistance matérielle d'ordre physique. Une sorte de liquéfaction vaporeuse s'éprend de vous, expérience chimique hasardeuse où les effets sont aussi néfastes que sniffer du gazole. Si je ne peux pas toucher ce qui se présente face à moi, alors autant me l'approprier par d'autres moyens. Avec Dean Blunt, on ne sait pas vraiment s'il survole au-dessus d'un nid de médiocrité ou si l'intraveineuse nous a insufflé une forte dose de mélatonine. Qu'est-ce qui le rend si addictif et imprenable à la fois ? Gardez pour vous vos concepts de "rêve éveillé" : Black Metal n'a en réalité jamais existé. 

Ce qui frappe d'entrée et pousse à se pincer, c'est la durée des morceaux. Entre une et treize minutes, les pièces de Black Metal questionnent le notion de temps et de durabilité. Les motifs au piano de Forever, le plus long morceau du disque ne semblent pas durer bien plus longtemps que la minute consacrée à Hush. Etrange ? Prodigieux, surtout. Dean Blunt use et abuse de trompe-l'oeil catégoriels (non, Black Metal n'est pas un album de metal, pas plus que Country ne se veut un clin d'oeil à la carrière pré-"imma let you finish but" de Taylor Swift). En voulant se jouer de nous, l'artiste interroge notre rapport au temps. Une séquence intrigante prolongée mais tenue par un motif répété (Forever) semble avoir la même temporalité que les beats lunaires et connus de Hush, donc. D'où la sensation que Black Metal ne dure qu'une poignée de secondes, que certains titres auraient gagné à être plus longs et mieux développés. C'est oublier que la musique est ici réécrite par le prisme de l'esprit, selon ses propres critères et instincts. Voilà pourquoi la perfection slow motion de 50 Cent résonne encore longtemps lorsque Blow, qui lui succède, se termine. Même pas le temps de s'attacher que le morceau ne nous appartient déjà plus. 



Tout est absorbé, en conséquence, par l'importance accordée à nos sensations, que Dean Blunt éveille de manière assez incroyable, à partir de petits rien. C'était le cas déjà lorsqu'il officiait sous le nom de Hype Williams aux côtés d'Inga Copeland, mais de manière bien plus poseuse et didactique. Seul, et notamment depuis The Redeemer (2013), l'Anglais a gagné en fluidité même si son message paraît toujours aussi abscons. 

50 Cent, portée par l'élan échoïque de Joanne Robertson, semble narrer des ruptures. Celle des voix : rustre et profonde pour Blunt, enfantine et aérienne pour Robertson. Celle de deux êtres qui se sont déjà trop dit. Et surtout celle d'une ligne de guitare (brumeuse et magique) et sa batterie qui rappellent que, peu importe la teneur des dommages collatéraux, le temps suit son cours et tend à dédramatiser les choses, non ? Mais derrière l'écrin théorique se cache l'irrépressible beauté des compositions. 100 (l'interlude Over My Shoulder des Pastels ici samplée) répond d'ailleurs à 50 Cent : même ligne mélodique un peu plus dynamique, même jeux vocaux et un seul constat : ces titres semblent voler tellement haut (alors qu'ils ne pèsent rien !) qu'il est impossible de s'en défaire. Le même morceau, écouté à un autre moment de la journée, ne sera déjà plus le même. Les grandes oeuvres n'appartiennent à personne, rappelons-le. 


Mais Dean Blunt n'est pas un simple prestidigitateur sensoriel et temporel : c'est aussi un compositeur hors pair, soucieux de se renouveler, d'aller là où on ne l'attend pas. A ce titre, Black Metal et The Redeemer semblent à des années-lumière l'un de l'autre, et la distance à parcourir pour relier ces deux points est celle non pas de la beauté, mais de la continuité de la démarche artistique. Là où la cuvée 2013 peut paraître plus majestueuse et consistante, le métal noir gagne en limpidité et en bravoure. En toute circonstance, l'évolution est criante et ne date que d'un an et demi, bon Dieu. L'artiste assume son amour de la pop. Il était temps. On pense d'ailleurs parfois à la lascivité sombre d'un Tricky circa sa meilleure époque aka entre 1995 et 1999 (Maxinquaye/Juxtapose) sur Hush ou la dilettante Punk ("shabadabadabadaaaa", putain de génie). Mais on pense surtout que le son ici créé peut influencer bon nombre de productions à venir (tant musicales qui cinématographiques, là est le piège).

Car notre gars célèbre en apothéose la fin des genres, porosités auxquelles certains croient encore, et fait fi des barrières posées par le rap, la pop ou l'indie. L'ouverture Lush n'aurait pas été boudée par Get Weel Soon ou un Neil Hannon. Tel un septuple champion du Tour de France, Dean Blunt n'a cure des vallées, des monts à franchir, des difficultés à s'affranchir. Sauf que lui ne triche pas, et la sincérité de son engagement contribue à rendre l'album extrêmement attachant. 


Pareille entreprise de cassage des codes dans un geste égo-consciencieux mais radical ne peut être que salutaire. Son ambition n'a plus beaucoup de limites. Et via ces titres, très personnels et indissociables les uns les autres, on a là un avant goût de comment pourrait sonner un monde chaotique qui n'attend plus son heure. On serait alors frappé par le caractère universel de ce bourgeon hiémal qui, rouge vif, mourra sur l'instant, avant d'avoir vécu, pétrifié par l'hostilité environnante. Désormais, il ne pourra plus se dire que personne n'était là pour tenter de le réanimer. Plus qu'une consolation, c'est une bénédiction. 

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